(Mai 2026)
Le 1er mai dernier, les artistes de la résidence canadienne de printemps ont ouvert les portes de leurs ateliers au public à l’occasion d’un Open Studio pensé comme une traversée de pratiques, de récits et d’expérimentations.
Réparti dans les différents espaces du Château de La Napoule, le parcours invitait les visiteurs à circuler d’un univers à l’autre : installations sonores, performances, recherches textiles, photographie, écriture, sculpture ou expérimentations autour des matériaux se répondaient sans jamais chercher à produire un récit unique.
D’un atelier à l’autre, plusieurs questions traversaient néanmoins les recherches présentées : la mémoire, la transformation, les espaces de passage, les relations entre corps et paysage ou encore les formes sensibles de présence.
Jordan Nobles : Écouter les résonances du Château
Après un verre d’accueil dans la cour du Château, la soirée s’est ouverte dans la grande salle à manger gothique avec une proposition du compositeur Jordan Nobles.
Dans la salle, plusieurs tablettes disséminées dans l’espace diffusaient des compositions créées durant la résidence, accompagnées d’images filmées au Château. Sculptures d’Henry Clews, détails architecturaux et fragments d’espaces apparaissaient dans des jeux d’ombres et de lumière, conférant à l’ensemble une atmosphère à la fois contemplative et mystérieuse.
Peu à peu, les visiteurs étaient invités à porter attention autrement aux résonances, aux silences et aux formes qui semblaient émerger de l’obscurité.
Katia Gosselin : Lumière, paysage et mémoire sensible
Depuis la salle à manger gothique, les visiteurs étaient ensuite invités à monter par petits groupes jusqu’à la tour-atelier de Katia Gosselin, tournée vers la mer.
Prenant le texte comme point de départ de sa recherche, l’artiste y présentait un ensemble de vidéos, photographies et fragments sonores réalisés durant la résidence. Diffusées sur plusieurs tablettes dispersées dans l’espace, ses “vidéos-photos” captaient les reflets mouvants de la lumière sur la mer à travers les fenêtres du Château et sur les surfaces de son studio.
Pendant que résonnaient les textes écrits au cours de la résidence, l’installation faisait émerger des questions liées à la mémoire des paysages, à leur disparition et à ce que l’artiste décrit comme une forme de “solastalgie”, une détresse provoquée par la transformation ou la perte d’un environnement familier.
Lumière, voix et images en suspension transformaient le studio en un espace traversé par les traces sensibles du paysage environnant.
Arjun Lal : Performance, identité et figures hybrides
La visite s’est poursuivie avec la découverte de l’atelier d’Arjun Lal, installé dans la “tour des tombeaux”, située au-dessus de l’espace où reposent Henry et Marie Clews.
L’artiste y présentait plusieurs costumes réalisés durant la résidence, utilisés au fil de performances et d’explorations menées dans les espaces du Château et ses environs. Inspiré par les cultures queer, le latex et certaines esthétiques liées au fétichisme, son travail détourne volontairement les imaginaires souvent associés à ces univers.
Vache, alien ou flamant rose : les figures qui apparaissaient dans ses photographies et vidéos oscillaient entre humour, étrangeté et performance. Dans l’une des vidéos diffusées dans la salle à manger, l’artiste apparaissait notamment dans les jardins du Château vêtu d’un costume d’alien dégustant vin rouge et fromages.
Objets suspendus, images performées et récits de résidences faisaient de son atelier un espace d’expérimentation à la fois intime, curieux et profondément libre.
Valérie Forgues : Écriture, deuil et présence des absents
La soirée s’est ensuite poursuivie dans les jardins du Château avec une lecture de l’auteure et poète Valérie Forgues.
Devant la tour des tombeaux, l’artiste a partagé un extrait de son projet de livre en cours, un texte de non-fiction traversé par les questions du deuil, de la mémoire et de la disparition.
Après la lecture, les visiteurs qui le souhaitaient pouvaient descendre dans les tombeaux des Clews. Sur la tombe de Marie Clews, Valérie Forgues avait disposé différents ouvrages, objets et fragments de textes ayant accompagné son travail durant la résidence.
Certains passages du texte lu dans les jardins y réapparaissaient sous forme de fragments imprimés, que les visiteurs étaient invités à emporter avec eux. À la fois lecture publique et espace de recueillement, l’installation prolongeait les thèmes du texte dans le lieu lui-même.
Sheilah ReStack : Les interstices comme espaces de mémoire
À la Villa Marguerite, l’artiste Sheilah ReStack présentait une recherche directement née de son expérience du Château et de son histoire.
Très marquée par la découverte des tombeaux d’Henry et Marie Clews, dont les portes furent volontairement laissées légèrement entrouvertes afin de permettre à leurs esprits de circuler, l’artiste a commencé à répertorier les interstices, fissures et espaces refusant de se fermer complètement dans le Château.
Ces “cracks”, qu’elle a numérotés et documentés, sont devenus pour elle des points de passage symboliques traversés par des récits invisibles ou périphériques.
Le premier de ces espaces fut une porte de cheminée de son studio qui ne se refermait jamais totalement. Sheilah ReStack en a réalisé un moulage en plâtre avant d’en produire différentes images photographiques liées à l’architecture du lieu.
Adolfo Ruiz : Lire les formes du paysage
Dans son studio, Adolfo Ruiz présentait une recherche située à la frontière entre abstraction et figuration, nourrie par les paysages du littoral méditerranéen et les formations rocheuses de l’Estérel.
À travers l’aquarelle, le dessin, la gravure et différentes techniques d’impression, l’artiste explorait les textures, rythmes et motifs présents dans les roches, la mer et les reliefs environnants.
Ses compositions, faites de strates, d’empreintes et de formes organiques, oscillaient entre paysage réel et cartographie imaginaire. Projections lumineuses, dessins préparatoires, carnets et séries imprimées révélaient un processus de recherche construit par accumulation de gestes, de traces et d’observations.
Son travail envisage également le paysage comme un lieu de mémoire, de circulation et d’expérience partagée.
Ry Van Der Hout : Fragments, reflets et recompositions
Dans la cour du Château, Ry Van Der Hout présentait plusieurs œuvres réalisées durant sa résidence, dont une installation intégrée à la fontaine des jardins.
L’artiste travaille notamment à partir de miroirs anciens récupérés dans le Château, qu’il fracture puis recompose par assemblage et soudure. À travers ces surfaces brisées et réfléchissantes, son travail explore les notions d’identité, de transformation et de multiplicité.
Papillons, pierres volcaniques et fragments de verre entraient en dialogue dans des compositions oscillant entre délicatesse et tension. Dans la lumière du soir, l’installation de la fontaine faisait apparaître des jeux de reflets et de fragmentation qui prolongeaient les motifs de transformation et de recomposition présents dans l’ensemble de son travail.
Sarah Wendt & Pascal Dufaux : Architectures fragiles et expériences perceptives
Dans l’un des ateliers attenants à la cour, le duo Sarah Wendt & Pascal Dufaux présentait Fragiles Apparitions, un projet mêlant sculpture, performance, architecture expérimentale et recherche sensorielle.
Leur studio évoquait autant un laboratoire scientifique qu’un espace d’expérimentation perceptive. Structures géométriques, membranes de savon, dessins topographiques et sculptures translucides formaient un environnement fragile et immersif.
Au cœur de leur recherche : les bulles de savon, envisagées comme métaphore de la fragilité du vivant. À travers leurs propriétés physiques — tension, transparence, instabilité ou disparition — le duo explore la manière dont certaines matières peuvent générer des expériences sensibles liées au corps, au temps et à notre rapport à l’environnement.
Une dimension ludique et hypnotique qui peut parler autant aux adultes qu’aux enfants, tout en portant une réflexion plus large sur l’éphémère, la vulnérabilité et l’interdépendance.
Karen Kraven : Du dessin textile aux formes végétales
Dans l’atelier voisin, Karen Kraven poursuivait une recherche autour du textile, du dessin et des formes organiques inspirées du monde végétal.
Son espace de travail prenait la forme d’un atelier de couture expérimentale : carnets ouverts, fragments de tissus, patrons découpés, échantillons, croquis abstraits et herbiers collectés dans les environs du Château y cohabitaient comme les éléments d’une recherche en cours.
À partir de dessins évoquant pétales, feuillages ou structures florales, l’artiste explore la manière dont le tissu peut prolonger le dessin dans l’espace. Plusieurs expérimentations laissaient entrevoir la possibilité de futurs costumes portables, situés à la frontière entre sculpture textile, vêtement et performance.
Ses recherches autour des plantes collectées dans les environs du Château nourrissaient également une réflexion attentive aux textures, aux formes naturelles et aux liens entre botanique, textile et corps.
Andrew Boden : Archives, fiction et mémoire historique
La visite des ateliers s’est finalement achevée dans le hall d’entrée du Château, où l’auteur canadien Andrew Boden a présenté les recherches liées à son roman historique actuellement en cours d’écriture.
Prenant la parole devant le public réuni au pied de l’escalier du hall, il a introduit le contexte historique de son récit : l’Espagne de 1940, juste après la guerre civile espagnole. Son roman suit Colleen Harris, une jeune Canadienne partie à la recherche de son frère disparu, ancien volontaire engagé auprès des républicains espagnols, désormais rallié au camp franquiste.
Autour de lui étaient disposés différents objets, images et documents ayant nourri son processus d’écriture : photographies d’archives, affiches de propagande espagnoles, cartes de tarot, ouvrages historiques ou portraits servant de modèles à ses personnages.
Andrew Boden a ensuite lu un extrait de son manuscrit rédigé durant sa résidence à La Napoule. Cette dernière étape de l’Open Studio offrait ainsi un contrepoint plus littéraire aux ateliers précédemment visités.
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