Cynthia Imogen Hammond
Royaumes au sein des royaumes
Entretien avec Cynthia Imogen Hammond (2026)
Le titre de l’exposition reprend une expression de Marie Clews, « royaumes au sein des royaumes ». Qu’a-t-elle éveillé dans votre imaginaire lorsque vous l’avez découverte, et comment a-t-elle nourri votre travail ?
« Toute personne qui visite aujourd’hui le Château a le sentiment d’avoir pénétré dans une sorte de royaume. Plus le visiteur en apprend sur son histoire, plus il comprend à quel point ce royaume était, et demeure, singulier. Avant tout, le Château était conçu comme un lieu où la liberté créatrice devait régner. Marie et Henry Clews ont cherché cette liberté en France, où ils ont trouvé une forme d’acceptation pour leur choix de se consacrer à l’art plutôt qu’aux trajectoires de vie qui leur étaient promises aux États-Unis. Mais c’est surtout à La Napoule, dans le lieu qu’ils ont choisi comme foyer, qu’ils ont cultivé cette liberté.
Chaque parcelle du château et de son domaine est devenue un espace d’expression et de développement créatif : de l’odyssée sculpturale d’Henry à la refonte complète de l’architecture par Marie, en passant par la création de cinq jardins interconnectés, jusqu’à la fondation elle-même. À certains égards, le couple semblait en décalage avec son époque, celle de l’après-Première Guerre mondiale. Alors que le Bauhaus, l’abstraction, l’ère de la machine et l’évolution des rôles féminins transformaient profondément l’Europe, les Clews se tournaient vers un passé préindustriel pour y puiser leur inspiration. Mais sous d’autres aspects, Marie et Henry étaient profondément modernes, incarnant pleinement cette conviction du XXᵉ siècle selon laquelle la liberté individuelle prime sur toute norme sociale ou esthétique dominante.
Ainsi, l’expression « des royaumes au sein des royaumes » articule avec force à la fois le privilège exceptionnel des Clews — celui de pouvoir créer un tel environnement, où ils se sont volontairement érigés en reine et roi — et la présence essentielle d’autres règnes, notamment végétal et animal, qui y contribuent pleinement et dont nous reparlerons.
Marie Clews a écrit cette phrase, « Kingdoms within kingdoms », quelques années seulement avant sa mort. Pour moi, elle évoque directement le paysage culturel étrange, merveilleux et rare qu’était le Château de La Napoule durant l’entre-deux-guerres, un lieu où les relations entre humains, plantes et animaux pouvaient exister d’une manière très différente de la norme. »
Vous portez depuis longtemps un intérêt particulier aux jardins conçus, cultivés ou préservés par des femmes. Comment cette attention a-t-elle nourri votre rencontre avec le jardin de Marie Clews au Château de La Napoule ?
« Dans tous mes projets précédents, les jardins sur lesquels je travaillais avaient disparu ou avaient été transformés au point d’en devenir méconnaissables. Au mieux, je disposais de traces archivistiques, à partir desquelles je tentais de reconstituer les intentions de conception et les qualités sensibles de ces espaces perdus, ainsi que tout ce que je pouvais apprendre sur la ou les femmes qui avaient créé ces œuvres vivantes.
Pouvoir effectuer une résidence littéralement au sein d’un jardin conçu par une femme a donc été pour moi une expérience exaltante, et quel jardin ! J’avais mené autant de recherches que possible sur les jardins de Marie avant ma première résidence en France, en 2023, mais la nature même de son approche fait qu’une photographie, voire une vue aérienne, ne peut en révéler qu’une infime partie. Elle a conçu ces jardins pour qu’ils soient immersifs, harmonieux et continus, tout en demeurant imprévisibles et surprenants.
Je n’ai réalisé qu’en arrivant sur place, par exemple, la manière dont elle avait imaginé des cheminements aux variations subtiles de niveau, destinés à maintenir l’attention du visiteur jusqu’au moment précis où celui-ci s’arrête, lève les yeux et découvre un élément d’eau, une arche ou une fenêtre vénitienne. Les jardins de Marie sont précieux tant par leurs références historiques que par l’expérience tactile et sensorielle qu’ils offrent. Et le fait qu’il ne s’agisse pas de jardins floraux rend cet accomplissement d’autant plus remarquable.
Marie en avait elle-même pleinement conscience, ce qui explique le soin qu’elle a pris, avant sa mort, pour que les jardins comme le château soient reconnus par l’État français au titre du patrimoine. Mon travail antérieur sur des jardins féminins disparus m’a certes préparée à travailler avec un jardin vivant — ou plutôt, ici, avec plusieurs jardins — mais rien ne m’avait préparée à l’extraordinaire complexité et profondeur de ceux de Marie. »
En travaillant à partir des archives du château, vous avez découvert l’histoire méconnue de la ménagerie d’oiseaux blancs. Comment cette révélation a-t-elle transformé votre regard sur le jardin et les œuvres que vous avez créées ?
« Outre ce royaume de liberté, d’art et de créativité, les jardins de Marie Clews se distinguaient par leur ouverture à des règnes non humains. On s’attend naturellement à y trouver le règne végétal, qui encadrait et protégeait la vie humaine du château. Mais dans ces jardins, le règne des oiseaux occupait également une place centrale.
La famille recherchait des oiseaux blancs exotiques, souvent originaires d’Afrique, pour qu’ils deviennent des cohabitants du jardin. Les photographies d’archives montrent des cygnes blancs, des aigrettes, des flamants roses, des pigeons à queue en éventail et des grues partageant les jardins avec les célèbres bulldogs blancs de la famille. Des perroquets verts, des pies à demi apprivoisées et un marabout solitaire prénommé Don apparaissent à maintes reprises, attestant de l’importance de ces oiseaux dans l’univers du Château, une importance qui fait écho aux nombreux motifs ornithologiques présents dans l’œuvre sculpturale de Henry Clews.
Certaines images montrent même des interactions entre les règnes humain et aviaire. Sur une photographie prise au début de la Seconde Guerre mondiale, Marie Clews et sa fidèle collaboratrice Miss Coles sont assises à une table du jardin, en compagnie de leur lévrier Peri et d’un jeune soldat. « Craney », une grue blanche très aimée, réputée pour
son allure majestueuse, se joint à eux. Marie, Miss Coles et Peri semblent parfaitement à l’aise, tandis que le soldat apparaît visiblement déconcerté par cette rencontre non hiérarchisée des règnes.
Cette découverte m’a profondément enchantée, mais aussi troublée. Si les oiseaux étaient aimés pour leur beauté et leur compagnie, ils ne jouissaient pas des mêmes libertés que leurs homologues humains. Néanmoins, la profusion d’images dans les archives témoigne d’un moment rare et complexe de co-présence interspécifique. J’ai souhaité que mes peintures respectent cette complexité et offrent un espace spéculatif permettant d’imaginer l’agentivité des oiseaux au-delà des photographies.
Ces oiseaux du passé m’ont également rendue plus attentive aux présences non humaines actuelles dans les jardins. Aujourd’hui encore, de nombreux oiseaux sauvages y trouvent refuge, tourterelles, pies, oiseaux marins, ainsi que d’autres animaux : un renard, un chat, des grenouilles et quantité de petits lézards. Les oiseaux blancs de l’entre-deux-guerres ont affiné mon regard sur celles et ceux qui habitent ce lieu aujourd’hui. »
Vous évoquez souvent l’importance de l’immersion dans un lieu, entre observation solitaire et échanges avec les communautés humaines qui lui sont attachées. Comment cette immersion s’est-elle déroulée à La Napoule ?
« J’ai ici eu l’opportunité exceptionnelle de me rencontrer pleinement en tant qu’artiste. Le royaume de la liberté créatrice m’a accueillie à bras ouverts, et chaque séjour est une expérience joyeuse et profondément précieuse. Je suis d’une nature solitaire : la création, pour moi, exige la solitude. Mais je m’épanouis lorsque j’ai le privilège de travailler au sein d’une communauté, et tout particulièrement d’une « communauté du soin » telle que celle du Château.
Chaque matin, de l’aube au crépuscule, des personnes œuvrent ici pour rendre le Château plus beau, plus résilient et plus accueillant. La mission de La Napoule Art Foundation se manifeste dans chaque geste : dans l’entretien des jardins, la préparation des chambres, la mise à jour du site internet ou l’accueil des visiteurs. Il y a ici une énergie d’amour, de joie et de générosité extraordinaire. Chaque artiste en résidence la ressent, et je ne peux la décrire autrement que comme une force profondément réparatrice.
Cette atmosphère a rendu possible une immersion sans équivalent dans mon parcours. J’ai disposé de tout le temps nécessaire pour être seule avec les jardins, les archives et le territoire environnant, mais aussi pour créer mes œuvres. Parallèlement, les liens humains ont nourri et accompagné mon cheminement solitaire, tissant des fils de compréhension et d’inspiration partagées.
J’ai notamment noué une amitié très forte avec la poétesse Stéphanie Filion lors de ma première visite en 2023. Nous partageons un amour des plantes, des oiseaux, des verres polis par la mer et des secrets. Cette amitié nous a permis de maintenir vivante notre immersion dans le Château, même de retour dans le Canada hivernal. Depuis six mois, nous travaillons ensemble à la conception de deux ateliers publics, consacrés aux sons et aux senteurs des jardins, qui accompagneront mon exposition. Je suis très heureuse que cette amie chère fasse partie de cette aventure. »
Que souhaitez-vous que les visiteurs retiennent, ou ressentent, en quittant l’exposition Les Jardins de Marie ?
« Les jardins du Château de La Napoule sont accessibles à toutes et à tous, presque toute l’année. On pourrait dire qu’ils se suffisent à eux-mêmes et que l’art n’est pas nécessaire à leur appréciation. Je crois cependant que si l’art peut faire quelque chose, c’est intensifier et amplifier ce qui pourrait autrement rester discret dans l’expérience du visiteur.
Mon exposition cherche ainsi à amplifier les jardins exceptionnels créés par Marie Clews à La Napoule et à ouvrir un espace de perception pour la vitalité interspécifique, passée et présente, de ce paysage remarquable. Lorsque l’on s’accorde à cette vibration en un lieu, il devient possible de la ressentir partout. »