Afton Love

La mer est l’infini dans l’instant

Entretien avec Afton Love (2025)

En venant des paysages désertiques du Nouveau-Mexique à la Méditerranée et au Château de La Napoule, comment ce contraste vous a-t-il inspirée ?

« Ce changement a été radical pour moi ! Je suis une artiste qui puise toujours son inspiration dans le paysage naturel. J’ai travaillé avec le désert du Nouveau-Mexique pendant plus de dix ans et je commençais à penser qu’il n’y avait peut-être nulle part ailleurs sur la planète qui puisse m’inspirer de la même manière. Puis je suis venue au Château de La Napoule. Je suis tombée sous le charme de la mer. Dans le désert, je pense beaucoup au silence ; et je vois le paysage là-bas comme une métaphore du temps éonique. Ici, face à la mer, je me surprends à penser au présent – à ce moment précis. La mer est l’infini dans l’instant. Et puis la mer, c’est le mouvement… le son d’un mouvement constant… Cela me donne un sentiment de régénération et de renouveau. Cela m’a encouragée à penser spontanément et à travailler avec l’impermanence. D’une certaine façon, les vastes horizons du désert et ceux de la mer se ressemblent, mais c’est l’immédiateté de la mer qui a bouleversé ma perspective. Mon travail ici a davantage à voir avec le fait d’être humaine… alors que mon travail dans le désert imagine sans cesse que je ne le suis pas… »

Lors de votre première résidence en 2022, vous avez expérimenté une autre manière de travailler, entourée d’autres artistes. Qu’avez-vous retenu de cette expérience ?

« Travailler au Château de La Napoule a changé ma manière de créer. Il m’est difficile de dire exactement ce qui a provoqué ce changement, mais je sais que, lors de ma première résidence, j’ai soudainement ressenti que je ne voulais plus que ma pratique en atelier soit antithétique à la vie en groupe. J’ai eu un nouveau désir : créer quelque chose qui puisse s’intégrer à ma vie quotidienne et à mes expériences au Château. Le 100 Bowls Project est né de cette envie d’être sociale tout en travaillant. Mon atelier est devenu un lieu où les gens pouvaient entrer et sortir. Je pouvais parler, rire en travaillant, et j’ai ressenti une ouverture et une légèreté autour des bols… en réalité, j’avais l’impression que nous partagions mes bols.

La plus grande leçon de cette expérience a été de comprendre que je pouvais créer quelque chose qui soit une véritable œuvre d’art simplement par l’acte de faire. Le “produit” final fut ce matin-là, à la fin de la résidence, lorsque nous avons tous emporté mes 100 petits bols d’argile à la mer et les avons laissés se dissoudre dans l’eau. Ils n’étaient pas cuits, et nous les avons vus se désintégrer, un peu comme nous étions tous sur le point de dissoudre notre groupe pour retourner à nos vies séparées. J’ai aimé ces bols peut-être plus que la plupart des choses que j’ai créées, et j’ai énormément appris en découvrant que le fait de les laisser partir me les rendait encore plus précieux. »

Le projet Ocean Touch a beaucoup évolué entre vos premières idées et ce que l’on voit aujourd’hui. Comment décririez-vous ce parcours ?

«

Cela a vraiment été tout un voyage ! J’avais plusieurs idées avant d’arriver de ce que je pourrais créer. Et j’avais apporté BEAUCOUP de matériaux en prévision de ces idées… mais en réalité, la seule règle que je m’étais fixée pour cette exposition était de créer des œuvres directement liées à la terre et à la mer qui entourent le Château. En d’autres termes, je voulais croire en la magie qui réside à La Napoule.

La Galerie Blanche est un espace immense à investir, et je sentais la tentation de m’appuyer sur ce que j’avais déjà fait pour assurer une exposition réussie. Mais la vérité, c’est que si l’on veut vraiment déployer ses ailes et repousser ses limites, le Château est l’endroit idéal pour le faire. Alors c’est ce que j’ai fait. J’avais trois mois et de nombreuses idées. En gros, le voyage a commencé dans une quinzaine de directions à la fois ; et à travers toutes ces tentatives, j’ai dû écouter attentivement les processus en cours : ce qui fonctionnait, ce qui ne fonctionnait pas, ce qui était amusant et ce qui semblait une impasse. Très souvent, j’ai eu peur que rien ne se passe réellement. Vers la moitié de l’été, il ne me restait finalement que trois directions possibles. Et c’est à ce moment-là qu’une grande peinture est née. Mes idées, que j’expérimentais sur la plage, se sont soudain cristallisées et le processus a fonctionné ! J’avais saisi l’instant où la vague s’écrase. C’était vraiment excitant. J’avais testé, testé, testé… et tout à coup – Bam ! Ça a marché ! Et j’ai su que c’était la voie à suivre. Même maintenant, j’en suis encore émue. Je suis tellement fière de ces peintures que j’ai réalisées avec la mer. »

En travaillant sur place, vous avez expérimenté de nouveaux matériaux et de nouvelles approches. Qu’avez-vous découvert à travers ce processus ?

« J’ai découvert énormément de choses au fil de mes expérimentations cet été. J’ai découvert que je pense détester l’incertitude, et pourtant c’est aussi là que je m’épanouis. J’ai découvert que, malgré mes tentatives de compromis, je ne me sens véritablement accomplie dans ma quête de création que si les matériaux que j’utilise sont ma source d’inspiration première.

C’était la première fois que j’utilisais le cyanotype et je suis tombée amoureuse de la manière dont il se relie directement à l’environnement. Ce n’est pas un pigment, c’est un produit chimique destiné à l’impression photographique, et il crée l’image des vagues selon l’endroit et la durée où la lumière du soleil le touche. J’ai compris que réaliser le même travail avec de l’encre de Chine est, d’une certaine manière, exactement le processus inverse : l’un reflète la lumière, l’autre l’absorbe. J’ai dû sans cesse alterner ma manière de penser en fonction du matériau utilisé.

Chaque peinture est réalisée au bord de l’eau, entre intuition, chaos et précision scientifique. Cela a été tellement amusant ! Je suis extrêmement attentive aux détails, mais parce que cette exposition est le fruit de tant d’expérimentations, j’ai dû abandonner une partie du perfectionnisme obsessionnel que je m’impose d’ordinaire. Aujourd’hui, je peux me tenir dans la galerie et m’émerveiller en pensant qu’il y a deux mois, cette exposition n’existait même pas dans mon esprit. De la spontanéité, de la confiance et de la collaboration est née une toute nouvelle direction dans mon travail. Tant d’éléments, de mains, d’énergies se sont réunis pour m’aider à réaliser cette exposition, et cela a ouvert mon cœur. La véritable découverte, c’est la collaboration. »

Vous avez mentionné la liberté que l’équipe de la Napoule Art Foundation vous a donnée pour expérimenter. Que représente cette confiance pour vous et pour votre pratique artistique ?

« En me lançant dans ce voyage de trois mois, mon mantra a été : “S’il y a bien un endroit où c’est possible, c’est ici !” Il existe très peu d’endroits, voire aucun, qui soutiennent les artistes de la manière dont je me suis sentie soutenue à La Napoule. Je savais que je prenais de grands risques cet été, mais je savais aussi que cette exposition était l’occasion de me dépasser d’une façon qui aurait été impossible dans une autre institution.

Nelcy Mercier (Directrice des opérations en France) me donne des ailes. Elle et son équipe font davantage confiance aux artistes que nous ne nous faisons confiance à nous-mêmes. Je me suis demandée pourquoi ma pratique évolue de manière si radicale à chaque fois que je viens ici… Et je crois que j’ai compris. La Napoule Art Foundation croit avant tout au processus artistique – même si ce processus reste parfois mystérieux pour toutes les parties. La vérité, c’est que lorsque le processus artistique est placé au premier plan, il n’existe pas d’échec possible. Ma seule responsabilité en travaillant au Château est de respecter le processus avec autant de diligence et de sincérité que la Fondation elle-même. Et c’est à ce moment-là que la magie opère. »

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